DOSSIERS
« Nous
sommes en outre ce qu’ils ne sont pas : des révoltés de toutes les heures,
des hommes vraiment sans dieu, sans maîtres, sans patrie, les ennemis
irréconciliables de tout despotisme, moral ou matériel, individuel et collectif,
c'est-à-dire des lois et des dictatures (y compris celle du prolétariat) et les
amants passionnés de la culture de soi-même » Fernand Pelloutier - lettre aux anarchistes
Fernand PELLOUTIER « Lettre aux Anarchistes »
Je serai bref : l'espace m'est mesuré, et
d'ailleurs les paroles que je vais dire trouvent une illustration parfaite en
la personne de propagandistes comme Malatesta, qui savent si bien unir à une
passion révolutionnaire indomptable l'organisation méthodique du prolétariat.
J'estime que le résultat
du congrès socialiste nous trace de nouveaux devoirs. Nous avons jusqu'ici,
nous anarchistes, mené ce que j'appellerai la propagande pratique (par
opposition avec la propagande purement théorique de Grave) sans l'ombre d'une
unité de vue. La plupart d'entre nous ont papillonné de méthode en méthode,
sans grande réflexion préalable et sans esprit de suite, au hasard des
circonstances. Tel qui la veille avait traité d'art, conférenciait
aujourd'hui sur l'action économique et méditait pour le lendemain une campagne
antimilitariste. Très peu, après s'être tracé systématiquement une règle de
conduite, surent s'y tenir et, par la continuité de l'effort, obtenir dans une
direction déterminée le maximum de résultats sensibles et présents. Aussi, à
notre propagande par l'écriture, qui est merveilleuse et dont nulle
collectivité - si ce n'est la collectivité chrétienne à l'aube de notre ère -
n'offre un pareil modèle, ne pouvons-nous opposer qu'une propagande agie des plus médiocres, et
c'est d'autant plus regrettable que, par la solidité même de sa foi morale et
économique - aussi éloignée du matérialisme marxiste que le naturalisme de Zola
est éloigné de celui d'Armand Sylvestre - l'anarchiste a des ressources
d'énergie et une ardeur prosélytique pour ainsi dire
inépuisables.
Ce que je demande donc,
c'est (non pas certes l'unité de pensée, telle même qu'elle pourrait résulter
d'une conférence semblable à celle que nous tînmes à Londres en 1896), mais le
choix ferme par chacun de nous, à la lumière de sa propre propagande et la
résolution non moins ferme d'y consacrer toute la force qui lui a été départie.
La caractéristique du
congrès socialiste a été l'absence totale des syndicats ouvriers. Cette absence
a frappé tout le monde, et moi-même, bien que connaissant l'horreur professée
depuis longtemps par les syndicats à l'égard des sectes politiques, jai été surpris, je l'avoue, du petit petit
nombre qu'il y en avait à ce «premier» congrès général du Parti socialiste.
Cette absence fut le résultat d'un état d'esprit où il entre assurément
beaucoup de scepticisme (je ne dis pas d'indifférence) à l'endroit de l'action
parlementaire. Les syndicats ne croient plus que médiocrement à l'efficacité
et, par conséquent, à l'utilité des réformes partielles, qu'elles soient
d'ordre politique ou d'ordre économique, et ils croient encore moins à la
sincérité des parlementaires : cela paraîtra particulièrement évident si l'on
songe qu'après avoir témoigné, en termes parfois très chaleureux, leur
reconnaissance pour les décrets du citoyen Millerand, ils ne crurent pourtant
pas devoir se rendre au congrès où devait s'instruire le procès et s'opérer
peut-être l'exécution du même citoyen Millerand.
Mais ne nous leurrons pas
: il entre aussi dans l'état d'esprit des syndicats, ou plutôt il y entrait
encore la veille du Congrès, la crainte, je pourrais même dire la certitude
que, comme tous les congrès où les socialistes ont agité des problèmes et des
passions politiques, celui-ci verrait naître entre les diverses fractions
présentes, et à la suite de querelles abominables (qui, d'ailleurs, n'ont pas
manqué d'éclater), une nouvelle et irréparable rupture. On ne pouvait pas
admettre qu'où se trouveraient et le «Torquemada en lorgnons» et l'aspirant-fusilleur d'anarchistes, et Lafargue et Zévaès, il n'y eût point de tentatives de chantage,
extorsions de votes, pratiques d'une délicatesse douteuse et, si cela ne
suffisait pas, retraite en bon ordre. Or, contrairement à toutes les
prévisions, le congrès de
On objectera peut-être que
l'unité née de ce congrès est artificielle et précaire. Je l'ai cru, moi aussi,
tout d'abord, je ne le crois plus aujourd'hui. Sans doute, le Parti ouvrier
français, celui dont l'existence nous est si précieuse qu'il faudrait
l'inventer, s'il n'existait pas, tant sa morgue et son outrecuidance rendent
haïssable à la masse corporative le socialisme politique,le Parti
ouvrier français a su se faire, dans le Comité général du Parti, une place
enviable et il s'efforcera, nul ne le conteste, d'y régner en maître, jouant de
sa force numérique et de ses menaces de scission comme Jules Guérin naguère du
dossier Félix Faure. Mais Jaurès se lassera bien un jour d'être dupe ; mais tel
et tel que je sais feront peut-être, quelque soir, sur le dos des Guesdistes, un solennel 18 Brumaire ; mais - et surtout - les
Fédération départementales autonomes auxquelles guesdistes
et blanquistes ont bien imprudemment accordé une grande place - finiront par
absorber le Comité général, après avoir émasculé, en les abandonnant, le P.O.F
et le P.S.R. dont elles sont aujourd'hui la substance. Il est vrai qu'alors le
comité du Parti socialiste sera imprégné d'un esprit fédéraliste actuellement
inconnu et qu'au lieu de trouver en lui la haine aveugle dont nous honorons les
jacobins et les terroristes (en chambre), nous trouverons des gens sympathiques
à la partie essentielle de notre doctrine : la libération intégrale de
l'humanité. Mais le Parti socialiste ne sera pas seulement encore un parti
parlementaire, paralysant l'énergie et l'esprit d'initiative que nous cherchons
à inspirer aux groupes corporatifs, il sera de plus un parti
contre-révolutionnaire, trompant l'appétit populaire par des réformes anodines,
et les associations corporatives, renonçant à l'admirable activité qui, en dix
ans, les a pourvus de tant d'institutions dues à elles-mêmes et à elles seules,
se confieront encore aux irréalisables promesses de la politique. Cette
perspective est-elle pour nous plaire ?
Actuellement, notre
situation dans le monde socialiste est celle-ci : Proscrits du «Parti» parce
que, non moins révolutionnaires que Vaillant et que Guesde, aussi résolument
partisans de la suppression de la propriété individuelle, nous sommes en outre
ce qu'ils ne sont pas : des révoltés de toutes les heures, des hommes vraiment
sans dieu, sans maître et sans patrie, les ennemis irréconciliables de tout
despotisme, moral ou matériel, individuel ou collectif, c'est-à-dire des lois
et des dictatures (y compris celle du prolétariat) et les amants passionnés de
la culture de soi-même.
Accueillis, au contraire, à
raison même de ces sentiments, par le «Parti» corporatif, qui nous a vus
dévoués à l'oeuvre économique, purs de toute ambition, prodigues de nos forces,
prêts à payer de nos personnes sur tous les champs de bataille, et après avoir
rossé la police, bafoué l'armée, reprenant, impassibles, la besogne syndicale,
obscure, mais féconde.
Eh ! bien, cette
situation, sachons la conserver ; et pour la conserver, consentons, ceux
d'entre nous qui, à l'instar des collectivistes, considèrent l'agglomération
syndicale et coopérative d'un oeil défiant, à respecter, et les autres, ceux
qui croient à la mission révolutionnaire du prolétariat éclairé, à poursuivre
plus activement, plus méthodiquement et plus obstinément que jamais l'oeuvre
d'éducation morale, administrative et technique nécessaire pour rendre viable
une société d'hommes libres.
Je ne propose, on le voit,
ni une méthode nouvelle ni un assentiment unanime à cette méthode. Je crois
seulement, en premier lieu, que, pour hâter la «révolution sociale» et faire que
le prolétariat soit en état d'en tirer tout le profit désirable, nous devons,
non seulement prêcher aux quatre coins de l'horizon le gouvernement de
soi par soi-même, mais encore prouver expérimentalement à la foule ouvrière, au
sein de ses propres institutions, qu'un tel gouvernement est possible, et aussi
l'armer, en l'instruisant de la nécessité de la révolution, contre les
suggestions énervantes du capitalisme.
Je demande, en second
lieu, à ceux qui, comme nos camarades de l'Homme libre, pensent autrement
que nous sur l'avenir des unions ouvrières, la neutralité bienveillante à
laquelle nous avons droit, et toute la ténacité et toute l'ardeur dont ils sont
capables à ceux qui admettent, dans des proportions diverses, l'utilité de
l'organisation syndicale.
Les syndicats ont depuis
quelques années une ambition très haute et très noble. Ils croient avoir une
mission sociale à remplir et, au lieu de se considérer soit comme de purs instruments
de résistance à la dépression économique, soit comme de simples cadres de
l'armée révolutionnaire, ils prétendent, en outre, semer dans la société
capitaliste le germe de groupes libres de producteurs par qui semble devoir se
réaliser notre conception communiste et anarchiste. Devons-nous donc, en nous
abstenant de coopérer à leur tâche, courir le risque qu'un jour les difficultés
ne les découragent et qu'ils ne se rejettent dans les bras de la politique.
Tel est le problème que je
soumets à l'examen des camarades, avec l'espoir que ceux qui l'auront résolu
dans le même sens que moi, n'épargneront plus leur temps ni leurs forces pour
aider à l'affranchissement des esprits et des corps.
12 décembre 1899,
Fernand Pelloutier