DOSSIERS

 

« Nous sommes en outre ce qu’ils ne sont pas : des révoltés de toutes les heures, des hommes vraiment sans dieu, sans maîtres, sans patrie, les ennemis irréconciliables de tout despotisme, moral ou matériel, individuel et collectif, c'est-à-dire des lois et des dictatures (y compris celle du prolétariat) et les amants passionnés de la culture de soi-même » Fernand Pelloutier - lettre aux anarchistes

 

Pierre PASCAL, « journal de Russie »

 

Extraits du tome 4 de « Journal de Russie » publié à « L’âge d’homme » 1982

d’après les notes de lecture de Michel Naud publiées dans l’anarcho-syndicaliste

 

Ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure, catholique pratiquant, Pierre Pascal est en poste à Moscou lors de la révolution d’Octobre, en tant que militaire du contingent auprès de l’attaché militaire de l’ambassade de France. Enthousiasmé par la révolution d’Octobre, il est admis au Parti Communiste de Russie en 1918 et choisit de rester en Russie soviétique. Il y restera jusqu’en 1933, date à laquelle il décide ( et peut ) rentrer en France.

 

En 1927, année dont sont issus ces extraits de son journal, il collabore à mi-temps au Komintern et à mi-temps à l’institut Marx-Engels pour les traductions en Français des oeuvres de Lénine.

 

Extraits de la lettre à Pierre MONATTE du 27 Janvier 1927

 

« Autant je crois que [...] la Russie progresse économiquement, autant le mal bureaucratique est incurable sous le régime actuel de dictature de l’Etat, de dictature d’un Parti dans l’Etat, de dictature d’une clique dans le Parti. On parle de contrôle des masses mais c’est une duperie.

[...]

Comment, avec un tel régime, a-t-on pu obtenir des progrès économiques ? C’est au prix d’une formidable exploitation de la classe ouvrière.

[...]

Tous les fameux avantages qu’on fait mousser : Facultés ouvrières, maisons de repos, maisons ouvrières, ... etc. sont pour une minorité d’ouvriers gagnant 150 à 200 Roubles par mois.[...]. Pour les autres il y a le règlement draconien qui punit [...] plus sévèrement qu’en aucun autre pays, les heures supplémentaires obligatoires payées si l’employeur le veut bien, le renvoi à la première occasion, les salaires de 30, 40, 50 Roubles, les relèvements périodiques des normes de production.

Le comité d’usine défend le premier groupe, non le second.[...]. Le syndicat se confond ici avec le patron.

[...]

Rien de plus naïf que de faire fond sur l’opposition pour remédier à cette situation. Elle n’est séparée de la majorité que par des nuances de programme économique.[...] Pour se faire une popularité elle a parlé de « démocratie dans le Parti »  mais personne ne peut y croire dans la bouche de tyrans éprouvés comme Trotski, Zinoviev et leur bande.

[...]

On ne parle qu’avec « ironie » du « socialisme dans un seul pays » car on ne croit plus au socialisme.

[...]

Les paysans n’ont que 5% de l’argent déposé dans les caisses d’épargne. Pas de confiance. Il faudrait savoir contre qui ils en ont. Contre les ouvriers, à cause des 8 heures, des congés, de l’assurance, ... ? Ou comprennent-ils que le mal est dans la bureaucratie ? En tous cas, si leur colère éclate, elle se manifestera d’abord par un immense pogrom antisémite, et là, paysans et ouvriers marcheront ensemble. Il est remarquable qu’en février 1917 il n’y a pas eu la moindre velléité de pogrom. »

 

Relevé dans Rabotchaia Gazeta du 21 février 1927

 

« Dans une usine électrique de Senda ( province d’Ivanovo Voznesensk ), un jeune apprenti est martyrisé par ses camarades adultes : à chaque fois, on veut l’obliger à payer sa tournée. Il accepte une fois, il refuse les autres fois, cache son argent; pour l’obliger à le donner on lui fait des piqûres électriques, on le bat jusqu’au sang, tout cela pour boire et parce qu’il est juif et sans défense. »

 

A l’institut Marx-Engels, résultat de l’entrevue du 24 février 1927 avec Walecki pour apporter quelques « corrections » à quelques phrases de Lénine pour les Pages Choisies :

 

« Ainsi il ne fallait pas dire que ce sont les anars qui ont, les premiers, lancé l’idée de la grève générale révolutionnaire, et surtout il ne faut pas écrire qu’au début Lénine traitait cette idée d’absurde toutes les fois qu’il la rencontrait.

Il ne faut pas dire que Sombart est un « économiste de grand talent », car en 1927, il est connu comme un vrai réactionnaire « tombé dans le cléricalisme ». On supprimera donc ces quatre mots.

Il ne faut pas dite que la Pravda de Trotski était jugée plus intéressante en Russie que le Prolétaire,[...], il ne faut pas trop louer Trotski. »

 

Dimanche 4 Septembre 1927

 

« Nul régime n’a jamais été à ce point le régime du mensonge. Le résultat est brillant : un jeune Français vient visiter l’Institut; c’est un intellectuel enthousiaste, qui rappelle les « héros » Sadoul, Guilbeaux, Pascal ! et qui me regarde avec admiration. Il vient étudier l’édification socialiste à l’Académie communiste ! Il est ici depuis deux mois. Il est persuadé dur comme fer qu’on est sur la voie socialiste : les maisons ouvrières, les fabriques à l’Etat, ... Il ne voit rien, rien des réalités. Un communiste de la Prombank lui a dit que notre accumulation annuelle dépasse celle des Etats Unis, et cela lui suffit. Il assure qu’il y a une formidable persécution du communisme en France, et il le croit. Il la compare à la liberté dont on jouit ici, et il le croit. »

 

Jeudi 13 Octobre 1927

 

« Hier soir, on m’a porté le fameux « Projet de plate-forme des bolcheviks-léninistes ( opposition ) pour le 15ième congrès ».[...]. La partie positive n’est que démagogie pure.[...]. Ils ont trouvé une multitude de choses, qu’ils ont inscrites dans leur programme, sans se demander un instant s’ils pourraient en réaliser même la dixième partie. Démagogie grossière ! Ce qui est mieux, c’est la partie critique, l’introduction: ici, des communistes disent ce que n’ont jamais osé dire des anars. Pour monter à quel point la politique suivie est anti-ouvrière, on ne saurait désirer mieux.[...]. Leur grand tort est d’abord d’estimer que le mal est réparable; mais autrement ils ne seraient pas communistes. Ensuite, c’est d’accuser de ce mal Staline, oubliant la part qu’ils en ont. »

 

Vendredi 14 Octobre 1927

 

« Les anars avaient tellement foi dans les bolcheviks que lorsque ceux-ci, en avril 1918, assiégèrent leurs maisons, beaucoup prirent leurs assaillants pour des gardes blancs. Détrompés, ils ne se défendirent cependant pas comme ils auraient pu ( ils avaient à Moscou 14 000 hommes armés ), croyant à un malentendu; ils détournèrent les ouvriers de les défendre. »

 

Lettre d’Etienne LACOSTE ( poète français ) aux dirigeants du PCR

 

« J’en avertis mes camarades authentiquement léninistes et indépendants. Si j’apprends qu’un parti ou l’autre passe à des excès et de des violences sur les chefs ou membres de ces partis ou tendances, je fais appel à l’honneur de l’Armée Rouge, qui m’aime et que j’aime, à l’honneur du Prolétariat International, dont le prolétariat chinois, pour se porter décisivement et en tous temps historiques du côté de la tendance qui aura été attaquée »

 

Lettre de Pierre Pascal du 18 Novembre 1927

( publiée dans le « Bulletin communiste » N°22-23 Octobre-Novembre 1927 )

 

« Vous demandez des impressions sur la lutte intestine du Parti. Je n’ai aucun penchant pour l’opposition, mais en ce moment je ne veux lui faire aucun mal, parce qu’elle est battue et qu’elle joue un rôle utile.[...].

L’opposition représente tout ce qui reste de révolutionnaire dans le parti communiste. Elle a cette utilité de délivrer, dans certains milieux, la pensée critique.[...].

Mais l’opposition ne parait pas toujours savoir ce qu’elle veut; elle travaille énergiquement à détruire le régime de Staline sans en concevoir un très différent, et peut-être gouvernerait-elle demain exactement comme les dirigeants actuels.[...]

L’opposition, privée de tout moyen d’expression, n’a dans le Parti qu’une petite minorité, et les staliniens convaincus ne sont aussi qu’en très petit nombre. Le gros du Parti est passif et, par conséquent, vote pour les résolutions officielles sans y croire. En dehors du Parti, tout le monde sympathise avec l’opposition : presque personne pour son programme mais presque tous parce qu’elle est l’opposition. »